Bernard Kouchner en Irak en quête d'une solution politique

"Je commence à entendre la douce voix de Bagdad…", lâche le commandant. Dans le cockpit du Transall, quatre pilotes militaires français se préparent à un atterrissage acrobatique, dimanche 19 août, dans la capitale irakienne. A bord de l'appareil, le ministre des affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner. "Pour moi, c'est un honneur, commente l'officier de l'armée de l'air, mais c'est aussi très stressant d'amener un politique de ce rang dans un des théâtres les plus hostiles."

Par sécurité, ce voyage est resté confidentiel jusqu'au dernier moment. Il est aussi historique : depuis la visite de Roland Dumas, en 1988, aucun ministre français des affaires étrangères ne s'était rendu en Irak. La "crise des palais", soupçonnés d'abriter des armes de destruction massive, avait donné lieu à une rencontre houleuse, en 1998, à Tikrit, entre le dictateur irakien Saddam Hussein et le secrétaire général du Quai d'Orsay. Depuis, rien d'officiel. Par la suite, l'opposition de la France à l'intervention américaine de 2003 n'a pas facilité les relations franco-irakiennes.

A ceux qui voudraient voir aujourd'hui un lien de cause à effet entre les vacances du président Nicolas Sarkozy aux Etats-Unis et la visite ministérielle à Bagdad, M. Kouchner oppose un démenti catégorique. "C'était ma priorité dès mon arrivée au gouvernement, affirme-t-il. Je le prépare depuis très longtemps. Je mentirais si je disais que l'initiative n'est pas venue de moi."

L'invitation a été transmise à Paris par le président irakien, Jalal Talabani, début 2006. L'amitié qui lie depuis "plus de trente ans" le dirigeant kurde et le "french doctor" a ensuite, sans doute, aidé le souhait irakien à se concrétiser.

L'appareil militaire, systèmes de brouillage allumés, se pose en une spirale abrupte qui soulève l'estomac. "Dire qu'il y a des gars qui passent un an ici…", murmure un pilote, visiblement peu envieux du sort des soldats américains en Irak.

Tout a été planifié, côté français, pour que cette visite ne soit pas interprétée comme un revirement en faveur de la politique de George Bush. Le ministre a pris un avion français et il ne rencontrera aucun officiel américain à Bagdad.

Un séjour à l'ambassade de France s'est en revanche avéré impossible : désormais située dans la "zone rouge", elle est soumise à couvre-feu dès 16 heures et ne dispose plus que d'une heure et demie d'électricité par jour.

"CAUCHEMAR KAFKAÏEN"

Il s'agit bien, en revanche de signifier le retour de la diplomatie française en Irak. L'objectif, défini par M. Kouchner, est de "témoigner de la solidarité, de la compassion et du soutien de la France au peuple irakien dans toutes ses composantes, si la confiance se rétablit", en allant "écouter" des responsables des principales factions, kurdes, chiites et sunnites, du pays.

Sa visite, espère-t-il, "donnera le coup d'envoi d'initiatives similaires de la part d'autres pays européens". Il n'est pas venu avec des propositions fermes, souligne-t-il, mais avec l'intention d'"essayer de comprendre" et de "participer au retour de l'espoir".

Pris en main dès leur arrivée par un dispositif impressionnant d'hommes en armes, français et peshmergas (combattants kurdes) de la garde présidentielle de M. Talabani, le ministre et sa délégation se sont rapidement frottés à la réalité de Bagdad. "Un cauchemar kafkaïen", selon le commentaire effaré d'un diplomate du Quai d'Orsay : un parcours labyrinthique semé de check-points et encadré de hauts murs de béton qui, s'ils ne montrent rien, en disent long sur l'état de dégradation sécuritaire dans la capitale irakienne.

Loin de l'ancien quartier général des Nations unies, fermé après l'attentat suicide qui a fait 22 morts, il y a quatre ans jour pour jour, la première étape a consisté à déposer une couronne de fleurs à la mémoire des "soldats de la paix" devant le petit local coincé dans la "zone verte" (zone ultra-fortifiée protégeant le gouvernement irakien et l'ambassade américaine) qui abrite désormais la représentation de l'ONU.

Le geste se veut symbolique de la position de la France favorable a "un rôle accru des Nations unies en Irak". "Plus l'Irak se tournera vers l'ONU, a ajouté le ministre, plus la France soutiendra l'Irak. Mais la position irakienne reste ambiguë et j'attends des éclaircissements."

Pour nombre d'Irakiens, et pour ses amis kurdes en particulier, Bernard Kouchner reste l'homme qui plaida pour "l'intervention humanitaire". A son homologue irakien, Hochyar Zebary, qui n'a pas manqué de le lui rappeler, M. Kouchner a précisé qu'il approuvait ce concept, mais qu'il n'avait "jamais imaginé qu'il puisse être utilisé [par les Américains] d'une telle façon".

"Les Américains ont commis erreur sur erreur. Il est impossible de refaire l'histoire. Il s'agit maintenant de tourner la page", a-t-il ajouté.

ENTRETIEN AVEC M. MALIKI

Face à la description d'"une situation en Irak terrifiante et inacceptable de barbarie et de souffrances", M. Zebary a plaidé pour une "patience stratégique". Il y a deux ans, le ministre irakien critiquait très sévèrement la politique étrangère française. Aujourd'hui, et malgré le peu de concessions affichées dans ce nouveau discours français, il est manifestement ravi de la visite.

"C'est une grande victoire pour la diplomatie irakienne", confie l'un de ses conseillers, en marge de la rencontre. Dans cet optimisme joue aussi, sans doute, le facteur personnel ainsi que la sympathie déclarée du ministre français pour les Kurdes.

La journée s'est achevée par un entretien avec le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki. "La France peut devenir une amie, même si nos relations ont pris du retard", a estimé M. Maliki, qui s'est déclaré satisfait de la politique de M. Sarkozy vers davantage de coopération.

M. Kouchner a soulevé le problème de la crise du gouvernement après la démission, le 1er août, des ministres sunnites, soulignant que leur réintégration ou celle d'autres personnalités de cette communauté était primordiale pour sauver le processus de réconciliation nationale. Plus généralement, le ministre français a affirmé que, selon lui, la solution en Irak "ne peut être que politique et non militaire".

M. Maliki devait se rendre, lundi, à Damas, pour rencontrer le président syrien Bachar Al-Assad. "Je vous demande de lui transmettre ce message de ma part, lui a dit M. Kouchner. Lorsqu'il s'engagera sur le chemin de la paix au Liban, la France sera prête à beaucoup d'ouverture. Il ne faut pas qu'il empêche la prochaine élection présidentielle libanaise. Il pourra alors se produire beaucoup de changement dans la politique française à son égard."

"Il serait préférable que vous le lui disiez vous-même", lui a répondu M. Maliki.

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