Cannes : un palmarès qui dépoussière !

On parle d’un palmarès cinéphile cette année à Cannes, c’est exact et parfaitement en accord avec l’orientation donnée au festival pour son 60e anniversaire. Un festival rajeuni et renouvelé où le film d’ouverture, «My Blueberry nights» de Wong Kar Waï, remplaçait avantageusement le «Da Vinci code» de l’année précédente... Une sélection officielle dont la moitié des films étaient signés d’auteurs jeunes peu ou pas connus du public.

Présenté le lendemain de l’ouverture, le film roumain "4 mois, 3 semaines et 2 jours" a immédiatement provoqué une sorte d’engouement, tous les spectateurs ayant perçu un film d’exception. Pour avoir eu la chance d’en être, je suis sortie de la projection avec un sentiment de satisfaction cinéphile, convaincue au-delà du rationnel ; j’ai réfléchi au pourquoi du comment ensuite. Ce film raconte la journée de deux jeunes filles dont l’une se prépare à subir un avortement illégal dans la Roumanie de Ceaucescu. Film à la fois politique à portée générale et intimiste à puissante dimension émotionnelle, c’est aussi bien le récit d’une oppression collective que celui d’une histoire individuelle poignante. Dans une ambiance de suspicion et de parano où les contrôles d’identité sont incessants et le marché noir florissant, une étudiante va aider sa colocataire à organiser son avortement clandestin, cachée de tous, dans un hôtel minable. Un plan par scène avec des plans séquence de parfois dix minutes, le film est aussi une prouesse technique. Lire ma critique du film...

Le grand prix a été attribué au dernier film présenté la veille au soir du palmarès dans un Palais des festivals déserté où il n’y avait ni grand monde à la projection ni l’ombre d’une célébrité sur les marches... "La Forêt de Mogari" de la japonaise Naomi Kawase (déjà caméra d’or en 1997 avec "Shara") est un film allégorique et méditatif sur le travail de deuil qu’un vieil homme et une jeune femme, ayant chacun perdu un être cher, vont effectuer ensemble en plongeant dans la forêt.

Bien que la sélection américaine soit quasiment repartie bredouille - d’aucuns auraient bien vu la palme aller au dernier film des frères Coen "No country for old men" -, c’est Gus Van Sant qui repart avec le prix spécial du 60e anniversaire du Festival de Cannes pour "Paranoïd park", énième film sur l’adolescence et la mort (il avait déjà obtenu la palme d’or en 2003 pour "Elephant" inspiré de la tragédie de Colombine) et pour l’ensemble de son œuvre.

Production américaine de Spielberg avec un casting exclusivement français, Julian Schnabel, peintre dont c’est le troisième film (après "Basquiat" et "Avant la nuit"), reçoit le prix de la mise en scène pour "Le Scaphandre et le papillon". Ce film excellent à vocation grand public (sur les écrans depuis mercredi dernier) est tiré du livre autobiographique de Jean-Dominique Bauby écrit après un accident vasculaire qui l’a laissé entièrement paralysé. J.-D. Bauby va alors utiliser les trois choses qui lui restent au monde pour survivre et écrire son livre : une paupière vaillante, son imagination et sa mémoire intacte. La caméra subjective nous montre à l’écran ce que voit et ressent le malade depuis son œil valide, soit une partie de son champ de vision et ses fantasmes ou souvenirs de temps en temps. C’est bien le regard d’un peintre et d’un artiste en prise avec l’imaginaire qui permet l’adaptation de ce roman apparemment inadaptable au cinéma.

Le prix du scénario est allé à un film ayant fait l’unanimité tant chez les critiques que chez les spectateurs : "De l’autre côté" de l’Allemand d’origine turque Fatih Hakim. Scénario imbriqué de plusieurs destins qui s’entrecroisent entre l’Allemagne et la Turquie, le film bénéficie aussi de l’interprétation exceptionnelle de l’actrice culte de Fassbinder, Hanna Schygullah. Depuis quelques années, on assiste à l’émergence du brillant nouveau cinéma allemand avec notamment l’école de Munich ("Le Bois lacté", "L’Imposteur", "Lucy""," lLAssureur-vie"", Ping pong", "Requiem", etc.), des films sobres et sombres au plus près du quotidien qui évitent le pathos.

Deux films ex aequo pour le prix du jury : "Persepolis", le film d’animation irano-français de Marianne Satrapi, avec notamment les voix de Catherine Deneuve et Chiara Mastroniani, et le contemplatif film mexicain de Carlos Reygadas "Lumière silencieuse" sur l’adultère d’un homme dans une communauté protestante intégriste implantée au Mexique (film qui semble avoir pas mal assommé les festivaliers, programmé le même jour que l’hypnotique "L’Homme de Londres" de Bela Tarr, les spectateurs n’en pouvaient plus...).

Prix d’interprétation féminine à Jeon Do-yeon, actrice coréenne, pour son rôle de jeune veuve élevant seule son enfant dans "Secret sunshine" de Lee Chang-dong (deux films coréens en compétition avec "Breath" de Kim Ki-duk).

Prix d’interprétation masculine plus ou moins justifié pour Konstantin Layronenko dans "Le Bannissement" d’Andrei Zviaguintsev (deux films russes en compétition avec "Alexandra" d’Alexander Sokourov), film hypermaniériste très fabriqué à la manière de... (Tarkovski, Bergman) qui a pas mal agacé les spectateurs. A ce poste, on attendait plutôt Mathieu Almaric,’acteur lui-même, se destinant à la réalisation, ne le souhaitait pas, ou encore Javier Bardem dans le film des frères Coen...

Un palmarès jeune qui dépoussière le festival et privilégie les films à faibles budgets sans stars internationales, Cristian Mungiu a dit en recevant son prix qu’il n’avait pas d’argent pour monter son film six mois avant Cannes... Un palmarès qui révèle un cinéma des pays émergents comme la Roumanie, remarqué l’année dernière avec "12h08 à l’est Bucarest", et qui obtient également cette année à Cannes le prix de la section Un certain regard avec "California dreamin’" de Cristian Nemescu, réalisateur mort au mois d’août 2006 quelques jours avant le montage de son film.

Ca n’a pas empêché que les fameuses marches rouges ne soient vraiment bondées, et les badauds massés depuis des heures tout autour du palais, que pour les deux soirs de la venue de Brad Pitt et Angelina Jolie : une première fois pour le film hors compétition "A Mighty heart", tiré du roman de Marianne Pearl sur l’assassinat de son mari journaliste par des islamistes pakistanais, produit par Brad Pitt, avec Angelina Jolie dans son rôle. Une seconde fois pour l’équipe de "Ocean 13" (hors compétition aussi) avec une incroyable brochette de superstars séducteurs milliardaires autour de Steven Soderbergh : Brad Pitt, George Clooney, Matt Damon, Andy Garcia... Le couple Brangelina, le plus célèbre du monde, tapi à l’abris des regards dans un célèbre palace du Cap d’Antibes à quelques km de Cannes, a semblé sympa mais traqué, méfiant, essayant d’éviter, même en conférence de presse, les questions sur leur vie privée.

Le moment fort du festival fut néanmoins la réunion des 33 réalisateurs le dimanche du 60e anniversaire de Cannes avec le film choral "Chacun son cinéma" pour lequel chacun d’eux avait concocté un court métrage de trois minutes sur le thème de la salle de cinéma. Remarqué, le retour d’Alain Delon à Cannes (deux dimanches de suite, le premier pour le 60e anniversaire et le second pour remettre le prix d’interprétation féminine) communiant avec la foule, ne se lassant pas de signer des autographes au lieu de rejoindre les marches... Enfin, une invitée magnifique pour la finale : Jane Fonda, remettante de la palme d’or, également destinataire d’une palme d’honneur la veille pour l’ensemble de sa carrière, venue spécialement pour l’hommage à son père Henry Fonda avec la projection de "12 hommes en colère" de Sidney Lumet. Les dates du prochain Festival de Cannes sont arrêtées : du 14 au 25 mai 2008.

Palme d’or
"4 mois, 3 semaines et 2 jours" de Cristian Mungiu (Roumanie)

Grand Prix
"La Forêt de Mogari" de Noami Kawase (Japon)

Prix spécial du 60e anniversaire
"Paranoïd park" de Gus Van Sant (USA)

Prix du scénario
"De l’autre côté" de Fatih Hakim (Allemagne/Turquie)

Prix de la mise en scène
"Le Scaphandre et le papillon" de Julian Schnabel (France/USA)

Prix du jury
"Persepolis" de Marianne Satrapi (France/Iran)
et "Lumière silencieuse" de Carlos Reygadas (Mexique)

Caméra d’or (décernée à un premier film, toutes sections confondues)
"Les Méduses" d’Etgar Keret (Israël)
Mention spéciale à "Control" d’Anton Corbijn (GB)

Prix d’interprétation masculine
Konstantin Layronenko dans "Le Bannissement" d’Andrei Zviaguintsev (Russie)

Prix d’interprétation féminine
Jeon Do-yeon dans "Secret sunshine" de Lee Chang-dong (Corée du Sud)

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