Des mariages sans noces

Pour des raisons surtout économiques, parfois culturelles, de plus en plus de jeunes refusent d’investir dans les festivités traditionnelles pour leur mariage. Au grand dam de leurs familles. Illustration d’un conflit de générations.

“Une fête de mariage, c’est du n’importe quoi !”, lâche nerveusement Adil, un de ces nombreux jeunes qui rechignent à l’idée de gaspiller leur argent dans des cérémonies “coûteuses et inutiles”, alors qu’ils feraient mieux de l’investir dans “les choses sûres” de la vie d’un couple : l’acquisition d’un logement et son ameublement. Adil et sa
fiancée projetaient de se marier cet été. Dans leur tête, le scénario était tout tracé : un petit dîner familial sympathique et un voyage de noces dont ils se rappelleraient toute leur vie. Mais c’était sans compter sur l’entêtement des parents. Ces derniers exigent une grande fête, à laquelle ils inviteraient famille et amis, pour partager leur joie et dire à tout le monde que leurs enfants chéris ont réussi leur vie. Les tractations s’annoncent difficiles et, plutôt que de céder, les deux tourtereaux choisissent, à contrecœur, de reporter leur union sine die.

Ce genre de cas est loin d’être isolé. Chaque été, lorsque la saison des mariages bat son plein, de nombreuses familles marocaines sont secouées par un tel débat. Des négociations difficiles démarrent, surtout avec les mères, gardiennes du temple de la tradition. Elles sont accompagnées par leurs lots de pleurs et de culpabilisation : “Je t’ai élevée pendant 28 ans pour que tu viennes m’humilier de la sorte. Que diront les voisins ? Que j’ai marié ma fille dans le silence, parce qu’elle n’était pas vierge”, pleurniche Fatima, s’adressant à sa fille. Choquée par cette addiction maladive au ce qu’on dira-t-on, cette dernière s’enflamme : “Je n’en ai rien à faire de l’avis des autres. Je ne veux pas devenir une marionnette dans les mains des neggaffate et des traiteurs”. La mère crie son désespoir. La fille s’enferme dans son choix.

Un mariage de rêve ? Pas évident…

Ce bras de fer est-il le résultat d’un conflit de génération ? Ou simplement une réaction de bon sens face aux coûts exorbitants d’une cérémonie de mariage ? “Les deux, répond le sociologue Abdelkader Ziraoui. Le décalage des âges est pour beaucoup dans ce genre de conflits. Les enfants quittent le cocon familial très tôt. Ils deviennent plus indépendants, mais aussi beaucoup plus pragmatiques dans le démarrage de leur vie de couple”.

Et parfois, le décalage aboutit à des solutions radicales. Après cinq ans de fréquentation, Samir et Najia se sont mariés dans leur “propre” maison, autour d’un dîner familial très “intime” : une douzaine de personnes en tout. Ni les pères, ni les mères n’ont émis d’objection. “Ils étaient comme des figurants dans une pièce de théâtre que nous avons orchestrée de A à Z”, raconte le mari qui “déteste l’extravagance par principe”. Ce soir-là, il s’est contenté de mettre un jeans, alors que la jeune mariée, voulant préserver un petit “chouïa” de traditions, a quand même cédé à une takchita.

En fait, lorsque les parents laissent leurs enfants faire leur choix, la levée de bouclier contre les fastes d’un mariage à la marocaine devient souvent la règle. Le père de Habiba lui a donné carte blanche dans l’organisation de sa cérémonie. Résultat : elle a commencé par opter pour une petite fête l’après-midi plutôt que le soir. Motif : ne pas déranger les voisins ! Ensuite, notre jeune mariée a édicté ses conditions : pas de “labsa fassia”, très peu de maquillage, une seule tenue moderne et, pour couronner le tout, au beau milieu de la fête, elle s’est éclipsée, accompagnée de son mari, pour ne pas avoir à monter sur une “âammariya”. “Je n’ai de comptes à rendre à personne. C’était ma soirée et j’en fais ce que je veux”, tient-elle à préciser.

Mais nous sommes bien au Maroc. Autant de liberté donnée aux rejetons reste encore du domaine de l’exception. La plupart des parents lâchent rarement prise quand il s’agit d’orchestrer “la nuit de rêve” de leurs enfants. Il est donc erroné de croire à une rupture complète des jeunes Marocains avec les traditions du mariage. Dans le bras de fer jeunes - parents, on finit généralement par trouver un terrain d’entente.

Entre autres, pour mettre leurs enfants au pied du mur, certaines familles proposent de financer une partie de la fête de mariage, voire son intégralité. Les couples finissent par céder, car “personne ne veut entrer dans un conflit ouvert dès le départ”, fait remarquer Ziraoui. Et c’est là que les futurs époux tentent de négocier de nouvelles formules pour leur apparition publique. Objectif : éviter un rituel trop lourd, qui tourne à la corvée pour les mariés eux-mêmes. “Je déteste la ‘berza’ (fauteuils où s’installent les mariés). Tout le monde vous regarde de loin, comme une chose précieuse à ne pas toucher”, se lâche Adil, révolté par l’idée d’être exhibé devant une assistance qui traque ses moindres faits et gestes. “Si fête il y aura, je serai entouré de mes amis et je leur servirai de l’alcool s’ils le désirent”, tonne-t-il.

Les filles résistent !

Si les hommes sont plus enclins à en découdre avec les fêtes de mariage, il n’en va pas de même pour leurs douces moitiés. Chez la gent féminine, la révolte est bien moins évidente, vu leur éducation et la formidable pression exercée par leurs mères. Au départ, beaucoup se rangent du côté de leur prétendant, mais quand il faut prendre une décision, elles sont les premières à se montrer plus conciliantes. “Financièrement et culturellement, beaucoup d’aspects me dérangent dans les fêtes de mariage. Pour autant, j’ai envie de vivre ce moment inoubliable comme toutes les filles de ma génération”, espère Lamia, fiancée de Adil. Il est clair que le faste et les paillettes habitent encore l’esprit de ces demoiselles, avec un côté rêveur et fleur bleue très prononcé. Exemple : cette future mariée qui rêve d’avoir “un million de dirhams sur (son) compte bancaire pour (se) permettre toutes les folies”. Ainsi, à côté de l’inévitable troupe de musique traditionnelle, elle verrait bien sa cérémonie animée par… les rappeurs de H-Kayne. Côté habits, elle souhaiterait certes se permettre deux tenues somptueuses, mais pas plus. Quant aux invités, elle voudrait bien séparer vieux oncles et jeunes copains… Bref, comme beaucoup de jeunes mariés, Lamia cherche à faire plaisir à tout le monde, pour que chacun y trouve son compte.

Une chose est sûre : si les futurs couples ont envie de faire valoir leurs préférences, ils ne sont pas prêts à assumer une coupure sociale pour autant. Les idées originales ou excentriques ne les attirent pas plus que cela. Exit donc les petites fêtes organisées en boîte de nuit, dans un restaurant, encore moins les vœux prononcés au cours d’un saut en parachute ! “Malgré tout, les Marocains restent attachés à la cérémonie de mariage. Nous avons reçu une fois des jeunes mariés à 2 heures du matin, mais qui avaient déjà fait la fête en famille”, précise le gérant d’un des night-clubs les plus huppés de Casablanca. Ce qui est courant par contre, c’est que les jeunes, bizarrement plus de filles que de garçons, enterrent leurs vies de célibataire. “Les filles s’éclatent vraiment entre elles. Mais un homme marocain n’enterre pas sa vie de célibataire”, argumente notre source. Mais ce qui est sûr, c’est que les mariés cherchent aujourd’hui à faire une fête qui leur ressemble. Et si on les laissait faire ?

Tendance : Entre luxe et originalité

Pourquoi la cérémonie du mariage rebute-t-elle autant les jeunes ? La réponse est simple : elle coûte de plus en plus cher. Le marché se professionnalise, tirant à la hausse les prix des prestations. “Ce qui coûte le plus, c’est le traiteur. Une bonne table avec salades, plats et petits fours commence à 2500 DH et peut atteindre les 3500 en fonction des menus servis”, explique Fathia Rahib, patronne de la FR Event, société spécialisée dans l’organisation de réceptions. Créée en août 2006, sa société se charge des mariages “clés en main”, selon le concept américain de “Wedding planner”. Le Jour J, les mariés et leurs familles débarquent comme des invités, débarrassés des tracas du traiteur, neggaffa et autres maquilleuses… “Je prends tout en charge jusqu’aux fantasmes les plus fous des mariés”, indique Fathia. Bien évidemment, les prix dépendent des prestations fournies. Mais sachez qu’ils dépassent dans tous les cas les 180 000 DH. À partir de ce seuil, l’imagination prend le relais. Certaines familles sont prêtes à dépenser plus d’un million de dirhams pour offrir à leur progéniture une fête unique : ambiance mille et une nuits, soirée à thème… La palme de l’originalité est à décerner à ce couple casablancais, dont la soirée de noces comportait une distribution de dragées assurée par… des nains enfourchant des poneys !

0 commentaires pour cet article
Il n'y a pas de commentaire sur ce poste, soyez les premièrs à réagir
Réagissez !






Les champs marqués avec une étoile () sont obligatoires!

Haut de la page