Guerre des nerfs sur un film islamophobe aux Pays Bas

Les Pays-Bas scrutent depuis plusieurs semaines la sortie du film du député conservateur Geert Wilders présenté comme une violente diatribe anti-coran.

Après les mises en garde de certains pays musulmans, le gouvernement néerlandais redoutait cette semaine un remake de l’affaire des caricatures de Mahomet. Le mystère reste pourtant entier autour du contenu de ce clip, mais sa promotion avant l’heure semble largement réussie.

Vendredi soir, le PVV, le Parti pour la liberté, aura déçu les plus fervents de ses supporters en ne diffusant pas, lors de ses trois minutes d’antenne mensuelle sur la chaîne publique Nederlands 1, le film annoncé par son leader populiste Geert Wilders.

L’audience, elle, aura sûrement été au rendez-vous, sans commune mesure avec les faibles scores que font habituellement ces clips politiques peu regardés des hollandais. C’est le résultat de plusieurs semaines de polémiques aux Pays Bas.

A l’origine de ce sursaut d’audience du PVV: un film dont l’annonce a filtré dans la presse hollandaise et dans lequel le député Geert Wilders souhaite démontrer le caractère "affreux et fasciste" du Coran. Coutumier des déclarations provocantes, le député avait demandé en août le retrait du livre sacré des musulmans et de "Mein Kampf".

Redoutant le spectre des caricatures de Mahomet, le gouvernement exhorte depuis une semaine le député à la réserve. Mais les déclarations de Wilders sont allées crescendo et la rumeur d’une vidéo ultra-violente à l’encontre du Coran s’est répandue comme une traînée de poudre dans la communauté musulmane du pays faisant craindre des affrontements.

Une publicité inespérée

Héritier du populiste Pim Fortuyn, assassiné en 2002 à la veille des législatives qui consacrèrent son parti, le député aux cheveux peroxydés a depuis radicalisé le discours du PVV. Sa rhétorique: l’islam est une menace pour les démocraties libérales occidentales.

Fort de ses neuf sièges au Parlement, le député bénéficie d’une couverture médiatique d’autant plus importante que son argumentaire est jugé habile par les observateurs de la vie politique hollandaise: Bas Soetenhorst, du journal Het Parool, analyse:

"Il a réussi à dominer le débat sur l’islam en avançant des arguments nouveaux. C’est le premier à avoir posé la question de l’identité nationale en remettant en cause la présence au gouvernement de deux ministres ayant la double nationalité."

Début 2007, Wilders avait enflammé le débat en avançant que les membres du gouvernement ayant deux passeports avaient des loyautés divisées, ce qui était incompatible avec leur fonction.

Un jeu malsain entre le député et les médias

La polémique autour de son film fait aujourd’hui bénéficier à l’animal médiatique qu’est Geert Wilders d’une publicité inespérée. Wouter van der Brug, politologue et spécialiste des partis d’extrême droite, pointe un jeu malsain entre le député et les médias:

"Cette histoire prend des proportions déplorables, les médias se sont emparés de l’affaire pour ensuite faire mine d’engager un débat."

Car au-delà du spectre des caricatures de Mahomet, c’est l’assassinat de Theo Van Gogh qui hante les esprits. En 2004, le cinéaste avait été assassiné par un islamiste radical après la parution de son film "Submission" sur la place des femmes dans la religion musulmane. "Wilders n’a jamais employé le terme de film, il a toujours parlé d’un clip" précise le professeur.

En effet, nul ne connaît de talent de réalisateur au député et, à ce jour, aucun cinéaste ne travaillerait sur le projet.

Martin Sommer, chroniqueur au Volkskrant, quotidien de centre gauche, voit dans cet engrenage médiatique le résultat d’une tendance de la presse à "diaboliser le personnage". Une solution aussi contre-productive que la diabolisation de Jean-Marie Le Pen en son temps:

"A l’origine, raconte-t-il, je ne crois même pas que Wilders lui-même ait parlé du film à la presse, De Telegraaf (quotidien conservateur) l’a annoncé, mais l’information serait venue du ministre de l’interieur qui aujourd’hui dément."

Les craintes des services secrets hollandais qui ont filtré dans la presse auraient-elles devancé les intentions de Geert Wilders? "Que le film existe ou pas, il est devenu un sujet politique et cela peut avoir des conséquences réelles."

"Guerre larvée"

Le député conservateur a repoussé cette semaine sa diffusion à février ou mars, probablement sur Youtube, laissant présager de nouvelles semaines de polémiques. La tension est montée à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Le Grand Mufti de Syrie a mis en garde les Pays Bas contre les dérapages que pouvait engendrer une profanation du Coran.

L’Iran a menacé de couper toutes relations diplomatiques si la Hollande ne calmait pas don député. Sur Internet, une vidéo montrant une cible à l’effigie du député criblée de balle circule déjà. Et, selon le journal The Trouw, l’homme a gagné en notoriété dans "le monde virtuel arabe" puisque "la combinaison "parlementaire néerlandais" et "Coran" fournit plus de 66 000 résultats sur Google".

De quoi servir l’argumentaire de Geert Wilders, que son clip soit en préparation, ou pas. Commentaire de Hocine Benkheira, islamologue et directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études à Paris:

"La situation devient lassante, on a l’impression d’être dans une situation de guerre larvée où chaque accrochage serait un point marqué. Les musulmans de Hollande doivent résister à la provocation car il ne s’agit au final que d’une provocation."

Benkheira poursuit:

"Sur le fond, la comparaison avec les caricatures de Mahomet a ses limites: les critiques d’ordre intellectuel à l’égard du Coran -Wilders l’a qualifié de 'fasciste'- sont dans une certaine mesure moins graves pour les musulmans que les atteintes à Mahomet. Depuis le Moyen Age, chrétiens et musulmans multiplient les atteintes réciproques à leur livre religieux."

Aussi incertain que soit le contenu du film, "mettre le feu au Coran (l’une des rumeurs circulant sur le film) est en soi une atteinte moins grave que la souillure" explique l’islamologue. Mais dans cette guerre des nerfs, on se demande si le fond du débat a encore de l’importance...

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