Le pyromane lucide

En 1965, un jeune homme de 24 ans publiait à Paris un livre ­ manifeste «Agadir», dans lequel au travers d'une langue d'une richesse baroque, où les images explosaient comme des tournevis, et où les mots bouillonnaient sous l'effet d'un lyrisme toujours sous tension, se trouvaient décrits le néant et l'absurde dans lesquels nous étions et sommes toujours plongés.

Cette révolte existentielle et ce talent littéraire incontestable, cette description d'un monde qui n'a pas fini d'enfanter dans la douleur ont eu des échos immédiats.
Connu dans les pays du Maghreb et célèbre dans le monde entier, l'un des meilleurs écrivains maghrébins d'expression française, Mohamed Khaireddine ne s'est pas arrêté là. Il a poursuivi l'analyse minutieuse de ce grand théâtre de la vie dont parlait Shakespeare, et cet escalier de l'histoire jonché de victimes à chaque marche.
Huit livres ont jalonné son itinéraire : Après «Agadir», vint «Corps Négatif», suivi de «L'histoire d'un bon Dieu» ; puis «Moi l'aigle», «Soleil Arachide», «Le Déterreur» puis «Ce Maroc», «Une odeur de Mantèque» ; «Une vie, un peuple toujours errant», et aucun de ces ouvrages n'est en dessous de ce que fut «Agadir».
En 1984, il a publié «Légende et vie d'Agourchich», un roman qui a eu autant de succès que les précédents.
Mohamed Khaireddine a continué sa tâche de témoin d'un monde marqué par l'imaginaire populaire marocain dont il est imprégné, bien au-delà d'un exil. Il a poursuivi dans la «fièvre de la Patience» son oeuvre de pyromane lucide sur les lieux du drame pour dénoncer «l'image d'un bâton levé sur le monde».
Agadir est donc le premier roman de Khaireddine qui a obtenu le prix des «enfants terribles». C'est la première oeuvre, grâce à laquelle on peut louer la diversité du talent de l'auteur et célébrer tantôt son lyrisme, tantôt sa vocation de dramaturge.
«Agadir se présente comme un interminable discours haletant dans lequel le narrateur jette, pêle-mêle souvenirs anciens, impressions présentes, et jugements objectifs sur sa société.
Mohamed Khaireddine qui a connu une résonance singulière se place dans la lignée des auteurs se servant de la poésie pour lancer violemment de longs cris de colère.
De par leur densité, leur richesse, voire leur complexité, ses romans poèmes sont apparus comme autant de récits originaux et rompant avec la traditionnelle des histoires de type linéaire.
Quand on lit les oeuvres de Khaireddine, on constate qu'il est au-delà de tous les genres littéraires, au-delà des conventions et des normes.
«Il n'y a pas de romans, par de poèmes, dit-il, maintenant, il y a l'écriture».
Et il ajoute : «l'important est d'écrire, de scander les mots, de se saouler de paroles, de se laisser emporter par l'ivresse du verbe».
Ecrivain au style nerveux et brutal, il entraîne ses lecteurs dans un monde insolite.
«Il s'agit d'une véritable déconstruction des modèles littéraires traditionnels, comme dirait Marc Goutard, son utilisation dans un même texte, de la prose narrative, un récit dialogué, de la saynète et du lyrisme, provoque l'éclatement du genre romanesque et la constitution d'une parole sauvage».
Khaireddine est parvenu à transmettre le message en dépit de ce département linguistique.
Mohamed Khaireddine nous a quitté il y a maintenant douze ans, le 21 novembre 1995 en nous laissant un nombre important d'oeuvres intéressantes à lire.



Bibliographie de Mohamed Khaïr Eddine

* Agadir, 1967
* Corps négatif, suivi d'Histoire d'un bon Dieu, 1968
* Soleil arachide, 1969
* Moi, l'aigre, 1970
* Le Déterreur, 1973
* Ce Maroc ! 1975
* Une Odeur de Mantèque, 1967
* Une vie, un rêve, un peuple, toujours errants, 1978
* Résurrection des fleurs sauvages, 1981
* Légende et vie d'Agoun'chich, 1984

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