Les Etats-Unis assis sur un tas d'or noir: info ou intox?

Dans les Rocheuses, à cheval sur trois états américains, dorment des stocks de pétrole colossaux: environ 2 trillions de barils, soit trois fois les réserves connues de l’Arabie Saoudite. L’info semble folle: si c’est vrai, pourquoi n’est-elle pas connue?

Un internaute nous ayant récemment interpellés à ce sujet, nous avons donc creusé. Pour tomber sur quelques perles française, comme cet internaute, qui flirte avec l’idée d’un complot américain destiné à dissimuler des réserves secrètes. La Chine, qui exploite déjà ce qu’on appelle en anglais le "oil shale" (schiste pétrolifère, ou bitumeux), s’emploierait elle aussi à cacher son trésor.

En fait, l’information est connue aux Etats-Unis depuis un bon siècle. Elle a pas mal agité les gouvernements avant et après chacune des deux guerres mondiales. Elle a coûté un paquet d’argent aux plus grandes sociétés pétrolières, sans que celles-ci n’aient jamais réussi à vendre une seule goutte de cette manne.

L’histoire a resurgit en 2005, lorsque Bush a autorisé certaines compagnies à reprendre des essais d’extraction dans les montagnes du Colorado, du Wyoming et d’Utha. Mais, à l’exception de quelques excités s’accrochant désespérément à la civilisation de l’or noir, cette nouvelle n’a agité ni les foules, ni les marchés boursiers.

Un grand saut technologique nécessaire pour rendre l'extraction rentable

Morceau de schiste bitumeux (DR).Car la mirifique production escomptée n’est pas près d’aboutir aux raffineries d’essence. En revanche, si l’exploitation de ces schistes bitumeux (techniquement il s’agit de roche et non d’huile) parvient à être un jour rentable et pas trop polluante, alors là, oui, "le monde sera sacrément secoué", pour citer le sénateur républicain Pete Domenici, qui rêve d’une mutation radicale de la géopolitique du pétrole. En attendant le grand saut technologique, les stratèges politiques doivent se contenter de fantasmer.

Les spécialistes parlent de sources "non conventionnelles" pour désigner les pétroles extraits par d’autres techniques que celle des puits. Entrent dans cette catégorie les sables bitumeux du Canada et du Venezuela (de plus en plus exploités), ainsi que ces fameux schistes des Rocheuses. Ces réserves non conventionnelles sont absolument énormes et se trouvent pour l’essentiel aux Etats-Unis. Elles pourraient en effet prendre le relais quand le pétrole "facile" sera tari. Gros problème: l’exploitation du pétrole rocheux a un coût prohibitif, tant sur le plan technique qu’environnemental.

Avec un prix du baril frôlant les cent dollars, le premier argument perd de sa force. Quant au second, tout dépendra du niveau de tolérance des Américains face aux nuisances qu’engendrerait une exploitation des schistes à si vaste échelle. C’est une chose d’accepter de saloper l’Alaska, une autre de bousiller l’écrin touristique des Rocheuses, et, surtout, de faire courir un danger mortel au fleuve Colorado et à son bassin, véritable ligne de vie de tout le sud-ouest d’Amérique du Nord.

"Des tas de raisons expliquent que personne n'ait jamais trouvé la bonne méthode"

Un article du New York Times de décembre dernier résumait bien la situation:

"Il y a des tas de raisons qui expliquent que personne n’ait jamais trouvé la bonne méthode, à la fois rentable et écologiquement acceptable, pour extraire le pétrole de sa roche. D’abord, les efforts précédents étaient trop chers et trop voraces en énergie pour concourir avec les ressources pétrolières conventionnelles.

"Mais surtout, ils ont laissé des déchets sur les terres, généré d’astronomiques quantités de polluants atmosphériques, et menacé le très chiche approvisionnement en eau d’une des régions les plus sèches des Etats-Unis."

Pourrait-on espérer mieux aujourd’hui, grâce aux progrès techniques? Les quatre sociétés (Shell, Chevron, EGL-Ressources et Oil Shale Exploration) qui, sur appel d’offre du gouvernement, ont été sélectionnées pour tester de nouvelles méthodes d’extraction s’accordent sur un point: les anciennes techniques minières sont passées de mode; il faut désormais chauffer la roche là où elle se trouve (610 mètres sous la surface), pour ainsi la fondre et la transformer en huile ou en gaz, avant de la pomper vers l’extérieur et de la raffiner.

Au final, le "bilan carbone" risque d'être lamentable

Dans tous les cas, vu l’importance des gisements (après tout, il s’agit de concurrencer l’Arabie Saoudite), des quantités d’énergie astronomiques seront nécessaires pour faire cuire ces schistes profonds, puis pour refroidir simultanément les eaux souterraines afin de ne pas briser les écosystèmes. Il faudra construire sur place des centrales électriques qui fonctionneront... au gaz, ou au charbon, ou à l’énergie nucléaire.

Comme nul n’est encore capable de stocker le CO2, le bilan carbone risque d’être lamentable. Enfin, le risque de contamination des eaux souterraines par des substances aussi sympas que l’arsenic et le sélénium panique d’avance les autorités sanitaires de l’Ouest.

Les protagonistes -sociétés pétrolières, élus locaux, autorités fédérales- ne font pas semblant d’ignorer les problèmes. Shell, qui n’a cessé de chercher à exploiter les schistes bitumeux des Rocheuses depuis un quart de siècle et est considéré comme le leader de la bande, n’envisage pas de démarrer une production commerciale avant, au mieux, la prochaine décennie.

Un fâcheux précédent près de Parachute, Colorado, dans les années 70

Les populations concernées par les projets, quant à elles, ne savent pas sur quel pied danser. Outre le spectre d’une transformation radicale de leurs paysages et mode de vie, elles n’ont toujours pas digéré la violente déconvenue de 1982, qui clôtura le dernier "oil shale boom" ("boom du schiste bitumeux") initié par Jimmy Carter pour contrer le choc pétrolier des années 70.

Exxon et la Tosco Corporation avaient investi un demi milliard de dollars dans l’élaboration d’une immense mine de schistes bitumeux près de Parachute (Colorado). Une ville avait commencé à sortir de terre, destinée à abriter 25 000 personnes. Le 2 mai 1982, journée baptisée depuis "Black Sunday", Exxon annonçait qu’elle arrêtait tout, licenciant du jour au lendemain 2 200 personnes, dont la plupart avaient déjà acheté leur maison. Le traumatisme est encore frais. Toutefois, personne ne combat les recherches en cours, comme si l’enjeu national, et même international, valait d’attendre de voir venir.

Des techniques d'extraction expérimentales. A la base, il y a le schiste, précurseur n’ayant pas été brûlé avec assez d’intensité, ou maturé assez longtemps, pour avoir pu se transformer en pétrole liquide. Changer le schiste en pétrole nécessite de le chauffer: soit en surface, après l’avoir extrait selon le minage classique, soit "in situ", à 600 mètres de la surface.

Shell va creuser des trous verticaux sur cette profondeur, et chauffer électriquement la roche, qui sera "cuite" tout doucement à 343° pendant deux ou trois ans. Pour protéger les eaux souterraines, Shell teste un "mur de gel" dans lequel la glace est générée par la circulation de liquides dans un réseau fermé de tuyaux.

La méthode de Chevron est encore en cours d’élaboration, avec le concours de l’université d’Utah et du laboratoire national de Los Alamos. Une piste consiste à creuser des puits d’injection pour faire circuler des gaz chauds au travers de la roche fracturée. Les caractéristiques propres à la configuration du schiste seraient utilisées pour prévenir les infiltrations de polluants dans les eaux souterraines, selon des techniques développées à Los Alamaos.

La méthode d’EGL est la plus simple de toutes : on enverra de la vapeur à 371°C, ou n’importe quel autre fluide bouillant, au travers d’un gigantesque et complexe radiateur creusé sous la formation de schiste. Des tuyaux pomperont les vapeurs et les hydrocarbures liquides vers la surface. Pour prévenir la pollution des eaux, EGL envisage de capter en continu les eaux issues de la zone d’extraction.

Dans tous les cas, résume un cadre de Chevron, "si vous utilisez les technologies du passé, attendez-vous à obtenir des résultats du passé. En employant des technologies contemporaines, vous pouvez escompter des résultats totalement différents."

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