Les falaises rouges d'Agadir

De la plage de Taghazout aux premiers sables du Sahara, en passant par Agadir la berbère, balade atlantique sur une côte appréciée des Français en quête de soleil et de nouveaux horizons.

Les falaises rouges d'Agadir

La nouvelle promenade ourlant la baie d'Agadir s'aperçoit mieux depuis la casbah du XVIe siècle dominant la ville. Louvoyant dans le sable, devant une haie d'hôtels, ces 5 kilomètres réservés aux piétons conduisent du palais du roi, tout au sud, à la récente marina jouxtant le port sardinier. Là, on construit à la main des chalutiers de pêche ; ici, quelques yachts en attente d'alizés se balancent devant des résidences à l'andalouse truffées de boutiques et de restaurants chics. En plein chantier, la capitale du Grand Sud se modernise. L'avenue Mohammed-V, bordée d'eucalyptus, a refait ses trottoirs, le musée de la Culture amazighe, dédié à la civilisation berbère, s'est installé dans une allée piétonnière, une toiture protège désormais du soleil éclatant les amas de fripes et les marchands de dattes du souk. La même lumière magique baigne les immeubles des années 60 et les rues blanches bordées de pâtisseries et d'herboristeries, mais le progrès a fait une victime : au grand dam des habitués, le couscoussier géant ornant la place du Grand-Couscous a disparu.

Taghazout, 16 kilomètres au nord, résiste à l'agitation. Un lacis d'escaliers blancs mène à la plage, invisible de la route. « Surf cafés », ateliers de réparation de surfs : les surfeurs ont remplacé les hippies, Jimi Hendrix et Cat Stevens. Des dizaines de barques aux coques bleu, vert et gris ont été remontées sur le sable. Depuis sa terrasse, Frédéric Damgaard observe, dès 4 heures du matin, les pêcheurs porter à bras d'hommes leurs embarcations vers la mer. Installé voilà deux ans en terre berbère, l'ancien galeriste d'Essaouira chine dans l'arrière-pays tapis, tableaux et paniers multicolores, haïks (vêtements drapés) teints au henné et autres objets usuels reflétant «la créativité et la liberté d'expression» d'une culture longtemps dédaignée.

Les boules épineuses des arganiers accompagnent ses excursions vers Aït Baha, première bourgade importante sur l'échine fauve de l'Anti-Atlas. Au passage, on s'arrête à Imchguiguiln où un agadir (grenier fortifié) domine la plaine du Souss et sa forêt d'arbres épars. Endémique, l'arbre symbole du pays berbère ne verdoie qu'entre Essaouira et Sidi Ifni. Ses feuilles servent de pâturage aux chèvres qui grimpent dans les branches pour brouter les petits fruits d'argan, de précieuses amandes. Sur la place d'Aït Baha, des ballots pleins de noix s'entassent à l'entrée de la boutique Targante ; 72 kilos de fruits décortiqués, concassés, moulus, émondés, produiront... 2 litres d'huile seulement. Présidente de la coopérative, Fattouma Eddich accueille ses visiteurs en leur offrant rituellement du pain à tremper dans le miel, l'huile d'argan et le délicieux amlou (purée d'amandes). Retour au bord de l'Océan, jusqu'à la lagune de l'oued Massa, mirage d'azur entre les crêtes de l'Anti-Atlas et les dunes atlantiques. Plus de 250 espèces d'oiseaux se posent dans cette réserve ornithologique couvrant 60 kilomètres de littoral au sud d'Agadir. Une station de pompage de l'époque coloniale tient lieu d'affût pour observer la dernière colonie d'ibis chauves au monde.

«Ici, on prend le temps de respirer, de réfléchir»

La plage à perte d'horizon annonce déjà le Grand Sud. Première oasis sur la route de l'ancien Sahara espagnol, Tiznit protège sa source miraculeuse avec 8 kilomètres de remparts. Chargés de familles joyeuses, les « petits taxis » rouges se faufilent entre bijoutiers et fabricants de babouches et roulent vers Aglou Plage. Là aussi, une promenade rectiligne, ponctuée de lampadaires et de kiosques « téléboutiques » bleu et blanc, borde la plage. Entre elle et le village, une quarantaine de camping-cars sont garés en épi. Leurs propriétaires dorent sur des transats à côté. Ils reprendront, en convoi, la route pour Dakhla et la frontière mauritanienne, 1 500 kilomètres plus bas. Dès la sortie d'Aglou, les collines se couvrent de buissons fluorescents, euphorbes et cactus « lait de loup ». Peu fréquentée, la N1 longe une mer réduite à sa plus simple expression : un voile de soie bleue jeté depuis les promontoires. Une paysanne mène à la badine un âne chargé de fourrage. Silhouette solitaire en bordure de falaise, un pêcheur laisse tomber sa ligne pour attraper une courbine. De rares pistes conduisent à des douars isolés, ou à l'auberge du Nid d'Aigle, école de vol libre dirigée par un Français, François Valent. Ses parapentes planent au-dessus d'un haras et d'un club de vacances récemment ouverts par d'autres Français. Le Maroc de Mohammed VI attire nombre de compatriotes à la recherche d'une vie plus ensoleillée. Soudain une, non, deux forteresses se dessinent au-dessus du village de Mirleft. L'une, au sommet, tombe en ruine, l'autre fait ricocher d'élégantes arcades crème au milieu de la pente caillouteuse. Bâties en 1935, toutes deux surveillaient la frontière entre le protectorat français et l'enclave espagnole. Ancien cadre de l'Institut du monde arabe, Jean-François Bouquillon a transformé en maison d'hôtes le bâtiment colonial dédié aux affaires indigènes. Dans l'ancien économat ou l'ex-dispensaire, il reçoit parfois les familles des nouveaux immigrants. Car Mirleft, qui disperse quelques centaines de maisons cubiques entre des plateaux pelés de bout du monde et une plage hérissée d'un gros rocher, attire des résidents du monde entier ! Dans sa « rue de la casbah » en terre battue, on croise même une Québécoise, Manuela. Dans son échoppe, Les Amis des arts, elle vend du savon, de l'eau de rose et... les toiles de son mari Lahcen, rencontré grâce à internet. «Ici, souffle-t-elle, on prend le temps de respirer, de réfléchir. » D'emplir ses poumons de vent en marchant sur les grèves pâles d'el-Djazirah à marée basse. Quelques pyramides de bornage signalent discrètement l'existence, au pied de falaises rougeoyantes, de ces anses que séparent des arches magistrales. Alentour, le paysage devient de plus en plus sec, graphique comme un dessin de Paul Klee. Des rubans de cactus strient les collines, signalant de minces oueds. Des carrés de menthe, de carottes, de fèves, verdoient au creux des vallons. Une allée de palmiers frêles, tout juste plantés, annonce Sidi Ifni. A la gare routière où patientent les bus venus d'Agadir, des dizaines de petits braseros grillent rattes, poulets et sardines. Tout en haut de la ville, quelques villas, un hôtel de ville aux arcades rayées de blanc et de bleu et un phare international entourent la plaza Espana de leurs insolites architectures Art déco. Avec ses céramiques andalouses et ses anciens timbres-poste exposés sous vitrine, le hall de l'hôtel Bellevue rappelle que Sidi Ifni fut espagnole jusqu'en 1969. En se penchant depuis la terrasse on voit, tout en bas, sur la plage, un marabout blanc s'incliner comme une petite tour de Pise. Et le chergui, le vent du désert soufflant du sud, fait danser les vagues.



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